Backlinks achetés : Google interdit, le marché prospère

Une simple mention sur un devis SEO comme il en circule régulièrement : « Acquisition de liens – 15 liens DA 40+ par mois, sites thématiques, ancres optimisées – 1 800 €/mois. » Pas de mise en garde. Pas de mention des politiques de Google. Le client signe. L’agence livre. Or les deux parties savent, sans se le dire, que ce qu’elles font est précisément ce que Google dit interdire.

C’est là que commence la vraie question, non pas « est-ce que ça marche ? » mais « qu’est-ce que cela engage, et pour qui ? »

Liens achetés : ce que disent vraiment les Search Essentials

Les Search Essentials de Google, dans leur version actuelle, désignent sous le terme de « link spam » les liens qui visent à manipuler le classement dans les résultats de recherche. La liste des pratiques explicitement visées inclut les liens achetés ou vendus avec transfert de PageRank, les échanges de liens excessifs, les programmes d’articles invités à grande échelle utilisés principalement pour la création de liens et les liens construits à l’aide de textes d’ancrage riches en mots-clés artificiellement distribués.

La formulation mérite attention. Google ne dit pas que les liens commerciaux sont interdits. Il dit que les liens dont l’objet est de transférer du PageRank sont interdits. C’est une distinction qui paraît byzantine mais qui est opérationnelle : un lien dans un communiqué de presse ou un lien dans un article sponsorisé correctement qualifié avec l’attribut rel= »nofollow » ou rel= »sponsored » ne violent pas les Search Essentials. Ce que Google interdit n’est pas le lien payant en tant que tel, c’est le lien payant non qualifié conçu pour tromper son algorithme sur la nature éditoriale du signal.

Or les agences qui vendent des « liens naturels thématiques » vendent précisément des liens sans qualification, dont la valeur commerciale repose entièrement sur le fait qu’ils transfèrent du PageRank sans le dire. Le produit n’existerait pas si l’attribut sponsored était appliqué. C’est précisément là que la tension se matérialise : le marché ne vend pas du lien, il vend de la dissimulation.

Pourquoi Google ne ferme pas le marché des backlinks achetés

La réponse courte est que Google n’a pas intérêt à l’éliminer complètement et que ses outils ne le lui permettraient d’ailleurs pas sans coûts considérables.

Sur la capacité technique d’abord. L’algorithme SpamBrain, déployé depuis 2021 et régulièrement mis à jour, est conçu pour détecter les schémas de liens artificiels. Google affirme qu’il neutralise des milliards de liens spam. Mais neutraliser ne signifie pas pénaliser : dans la majorité des cas, Google dit simplement ignorer ces liens plutôt que sanctionner les sites qui les reçoivent. Cette distinction est loin d’être anodine. Une politique de pénalisation systématique produirait un nombre considérable de faux positifs, punirait des sites qui reçoivent des liens achetés par des concurrents à leur insu, et dégraderait la confiance dans l’algorithme. L’ignorance est économiquement plus robuste que la sanction.

Sur l’intérêt structurel ensuite. Google tire l’essentiel de ses revenus de la publicité sur la recherche. Un écosystème SEO actif, même partiellement frauduleux, entretient une demande de visibilité organique qui pousse les annonceurs à compenser sur Google Ads ce qu’ils ne parviennent pas à obtenir organiquement. Le marché des backlinks achetés et le marché des liens sponsorisés Google ne sont pas concurrents : ils sont complémentaires. Quand une pénalité manuelle frappe un site sur-optimisé, le réflexe naturel de son propriétaire est d’augmenter ses dépenses publicitaires pendant la période de récupération. Google le sait.

Il y a enfin la question de la preuve. Pour qu’une pénalité manuelle soit déclenchée, il faut qu’un évaluateur humain identifie le schéma. Les pénalités algorithmiques, elles, agissent en aveugle sur des signaux statistiques. Entre les deux, il existe une zone grise étendue où les liens achetés fonctionnent, partiellement ou complètement, pendant des mois ou des années, avant qu’un ajustement algorithmique les neutralise rétroactivement. C’est cette zone grise que les agences vendent, et non une garantie.

Acheter des backlinks : trois régimes juridiques, trois niveaux de risque

La réponse à cette question suppose de distinguer trois régimes qui n’ont pas le même poids pratique.

Les CGU de Google comme contrat

Lorsqu’un éditeur crée un compte Search Console ou utilise les services de Google, il accepte les conditions générales d’utilisation. Les Search Essentials y sont incorporées par référence. En théorie, la violation de ces règles constitue un manquement contractuel. En pratique, les conséquences restent dans le champ de la relation éditeur-Google : déréférencement, pénalité manuelle, exclusion des programmes publicitaires. Google n’a pas de recours contractuel direct contre les agences qui vendent les liens, parce qu’elles ne sont généralement pas parties à ce contrat. Le régime contractuel s’applique au récepteur du lien, non au vendeur.

La responsabilité civile de l’agence vis-à-vis du client

Il s’agit du terrain le plus opérationnel. Une agence qui vend une prestation de netlinking en présentant des liens comme « naturels » et « conformes aux bonnes pratiques » alors qu’ils violent explicitement les Search Essentials engage sa responsabilité sur plusieurs fondements. Sur le terrain de l’obligation d’information et de conseil d’abord : l’article 1112-1 du Code civil impose aux parties qui ont connaissance d’une information déterminante pour le consentement de l’autre de l’en informer. Une agence spécialisée en SEO sait que les liens qu’elle vend sont susceptibles de déclencher une pénalité. Ne pas le dire n’est pas neutre. Sur le terrain de la garantie contre les vices cachés ou de la responsabilité contractuelle ensuite, si le préjudice est quantifiable, c’est-à-dire si la pénalité manuelle ou la chute de trafic est directement rattachable aux liens livrés.

La difficulté pratique est le lien de causalité : Google ne communique pas les facteurs précis d’une pénalité, ce qui rend l’imputabilité difficile à démontrer. Aucune jurisprudence publiée ne documente à ce jour un contentieux abouti sur ce fondement précis en droit français, ce qui ne signifie pas qu’il est sans issue, mais que la voie reste à défricher.

Le droit de la concurrence

C’est le régime le moins souvent activé mais potentiellement le plus sévère. La vente de backlinks entre dans le champ des pratiques susceptibles d’être qualifiées de pratiques commerciales trompeuses au sens de la directive 2005/29/CE, transposée aux articles L.121-1 et suivants du Code de la consommation lorsque le client est un consommateur, et plus largement de pratiques déloyales dans les relations B2B. Une agence qui présente ses liens comme « éditoriaux » ou « naturels » tout en sachant qu’ils sont artificiellement construits produit une communication commerciale mensongère sur la nature de la prestation. La qualification n’est pas automatique, elle dépend du contenu exact des supports commerciaux et des engagements pris, mais elle n’est pas non plus théorique.

Il convient en revanche de ne pas confondre ce terrain avec celui du droit de la concurrence au sens strict, articles L.420-1 et suivants du Code de commerce. Une pratique de netlinking, fût-elle généralisée dans un secteur, ne constitue pas un accord anticoncurrentiel au sens de ces textes : il manque l’élément de coordination entre concurrents visant à restreindre la concurrence sur un marché. La confusion entre ces deux régimes est fréquente dans les analyses SEO. Elle aboutit à surestimer le risque pénal et à sous-estimer le risque civil, qui est en réalité plus probable et plus accessible pour un client lésé.

Règles Google et pratique du marché : ce que l’écart révèle

L’écart entre ce que Google interdit et ce que les agences vendent n’est pas le produit d’une ignorance généralisée. Les agences qui vendent des backlinks connaissent les Search Essentials. Les clients qui les achètent savent, au moins intuitivement, qu’ils s’engagent dans une zone grise. Google sait que ce marché existe, dispose des données pour l’observer, et choisit une réponse calibrée plutôt qu’une éradication.

Ce qui maintient l’écart, c’est une combinaison d’intérêts qui n’ont pas nécessairement intérêt à sa fermeture : Google y trouve une source indirecte de revenus publicitaires, les agences y trouvent un produit à marge stable dont le résultat est suffisamment différé pour rendre la responsabilité difficile à activer, et les clients y trouvent un levier qui fonctionne assez souvent pour que le rapport coût-risque paraisse acceptable.

Ce calcul tient jusqu’à ce qu’une mise à jour algorithmique le reconfigure ou jusqu’à ce qu’un client décide que le préjudice est suffisamment documenté pour valoir un contentieux. Ces deux événements peuvent se produire, rarement en même temps et encore plus rarement quand on les attend.

Mélaine Lecardonnel

À propos de l'auteur

Mélaine Lecardonnel

Docteur en droit de la propriété intellectuelle et des technologies. 14 ans de SEO terrain. J'analyse ce que l'IA change concrètement pour le référencement et le droit du numérique.

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